Equateur : Les sages-femmes ancestrales du futur
Nous sommes en Equateur à Cotacachi, ville au nord de la province d’Imbabura, à 2400 mètres d’altitude. Dans cette ville s’est créée une des premières écoles de sages-femmes ancestrales du pays. Cette institution permet de préserver un savoir millénaire pour les générations présentes et futures. Nous allons à la rencontre de Martha Arotingo, le 4 mai 2023 au siège du Conseil de Santé Ancestral Hampik Warmikuna. Martha est sage-femme, poète et co-fondatrice de l’école de sages-femmes ancestrales de Cotacahi.
Qu’est qu’une sage-femme ancestrale ?
“Mientras la luz del sol alumbre
y la madre tierra siga pariendo
como la semilla que cayó en tierra fértil
las parteras nos multiplicamos
para seguir acompañando el inicio de la vida
con amor y respeto”
“Pendant que la lumière du soleil éclaire
et la mère terre continue à accoucher
comme la graine qui tombe dans une terre fertile
les sages-femmes nous nous multiplions
pour continuer à accompagner le commencement de la vie
avec amour et respect”
Extrait du poème “Continuamos el camino”,
du livre Kawasayta Kallarinkapak_El inicio de la vida, de Martha Arotingo.
Martha: « Le métier de sage-femme est un des métiers les plus anciens de l’humanité. C’est pour cela que nous parlons des sciences ancestrales qui ne sont pas reconnues comme telles par les sciences occidentales. Nonobstant il est prouvé qu’au fil des siècles les sages-femmes ont soutenu ce processus. Cela s’accompagne d‘un positionnement politique. Nous menons tout un travail autour de la santé sexuelle et reproductive par l’accompagnement depuis d’autres regards que nous récupérons des savoirs transmis par nos aïeuls. En ce sens, la ritualité est toujours présente tout au long de la gestation qui est une fête pour nous, l’arrivée d’une bienvenue.
Pour accompagner un accouchement il faut se doter de divers savoirs mais surtout avoir beaucoup de patience et d’amour, car s’est une expérience ou la femme est entrain de renaitre. Nous sommes accompagnés par nos êtres spirituels et élémentaires tels que l’eau, le feu, la terre, l’air. Mais également par le grand esprit, le grand mystère qui nous accompagne dans ces processus si fort ou se présente la mère de tous, qui est la mort. Nous sommes alors remplis d’adrénaline et aussi d’ocytocine pour pouvoir accompagner au mieux le cheminement de la mère qui traverse ce processus d’accouchement. »

“El tiempo corre y se acorta,
para el gran recibimiento
la gallina deberá entregar su vida
La luz de la vela alumbra el cuarto
mientras la mirada del recién nacido
alumbra el corazón de la madre”
“Le temps court et se finie,
pour le grand accueil
la poule devra donner sa vie
“La lumière de la bougie éclaire la chambre
pendant que le regard du nouveau née
éclaire le cœur de la mère”
Extrait du poème “Acompañates”,
du livre Kawasayta Kallarinkapak_El inicio de la vida, de Martha Arotingo
Martha: « Moi, je suis sage-femme ancestrale et sa fait plus de 17 ans que je travaille dans ce métiers. Principalement auprès de femmes en phase de gestation et les suivis après l’accouchement.
J’ai appris auprès de ma mère qui est aussi sage-femme et après au travers de mes cinq accouchements. Notre grand outil s’est l’observation pour accompagner au mieux, parfois dans le silence, dans le ressentis du corps en gestation, dans la prévention des besoins et des imprévus. J’ai accompagné des femmes dans la joie et dans la douleur, au bord de la vie parfois… Je ne te cache pas que ce sont des expériences très fortes. J’ai dû mener avec rigueur mon autoformation continue avec des lectures, des formations quotidiennes. Ce métier requiert cette cadence, tu ne peux cesser d’étudier, d’apprendre.
Je travaille avec diverses plantes médicinales. L’herboristerie est une partie fondamentale de notre office, pour traiter un cas d’hémorragie, de prééclampsie,… Nos grands-mères sages-femmes savaient tout cela, et ces savoirs sont ceux qui risquent de se perdre car le système de santé ignore et nie ces savoirs ancestraux.

Nous pouvons planter une graine dans la terre et observer comme celle-ci s’ouvre le chemin pour nous apporter l’aliment. La mère terre est en train d’accoucher à tout moment ces semences. Tous les jours, elle reçoit aussi ces enfants morts au travers des plantes, des animaux, de l’énergie qui se produit. J’ai aussi appris auprès de tous ces processus d’observation.
Dans le chemin j’ai dû tomber, me relever, râler, m’arrêter, mais le chemin n’a jamais cessé de m’appeler et j’ai fini par lui dédier ma vie. »
“La fragancia del liquido amniotico
acarició dulcemente mi corazón;
desde ese momento,
acompañar partos me alegra la vida.
Cuando el miedo me abruma
el vernix en mi mano
disuelve aquella sensación”
“Le parfum du liquide amniotique
caresse doucement mon cœur;
depuis se moment,
accompagner des accouchement me réjouis la vie.
Quand la peur m’étourdit
le vernix dans mes mains
discount cette sensation”
extrait du poème “La memoria perseverante”,
du livre Kawasayta Kallarinkapak_El inicio de la vida, de Martha Arotingo
Hôpitaux publics et luttes dans le temps
J’ai entendu parler de l’activisme des sages-femmes ancestrales de l’Equateur pour exercer au sein des hôpitaux publics et la reconnaissance du “parto intercultural”, accouchement interculturel, dans les politiques du ministère de santé publique. Martha me situe l’état des lieux.
Martha: « Actuellement, je ne peux pas te dire qu’on a la possibilité de travailler dans le service public. Car oui, il y a l’appellation d’un service interculturel, mais non pas les fonds budgétaires assignés pour les développer.
Dans la region il y a une sage-femme dans un hopital, mais son titre est celui d’un personnel de service technique et non pas au juste titre de medecin. C’est une façon de discriminer la sagesse et la science ancestrale. Alors nous, comme organisation on s’est positionné en contre d’aller travailler au sein des hôpitaux. Si l’Etat veut nous reconnaître, qu’il nous reconnaisse par le travail communautaire qu’on réalise, pour toute cette labeur de soin de la vie dans les communautés.
En 2019 nous avons reçu un représentant des Nations Unis qui a reconnu notre pratique et qui a préconisé le besoin d’alliance avec les services médicaux des hôpitaux. Ce qui est un droit fondamental des femmes dans ce processus de gestion. Hors, je sens que notre travail n’est toujours pas reconnu, il est même persécuté et cela fait que beaucoup de personnes ont peur de le pratiquer et de suivre ce chemin.
Plusieurs fois ce métier a été décrédibilisé, accusé, poursuivi, censuré. Niant toute la science, les savoirs, la recherche que nos peuples originaires ont mené. Je crois que les sages-femmes rencontrent ce problème dans le monde entier, mais cela va changer, j’en suis convaincu ! Nous voulons que notre travail soit reconnu et visible.
Et je peux te dire qu’on est allé à la rencontre des services de gynéco-obstétriques, et qu’on a partagé nos savoirs. A Cotacachi nous disposons d’une salle d’accouchement “en libre position”, “accouchement humanisé” comme ils l’appellent ! On ne devrait pas l’appeler comme ça car on donnerait à entendre qu’avant, l’accouchement était le contraire! Je me demande si ils réalisent le sens de leurs mots.
Cependant, nous voulons laisser claire que nous ne faisons pas la compétition à la médecine des hôpitaux. Nous sommes là pour contribuer, accompagner, soutenir, car notre objectif doit être le même. Et oui, je remercie les avancées des recherches scientifiques de la médecine occidentale qui apportent une réponse à plusieurs sujets de santé. Je ne dis pas qu’elle est mauvaise, je dis qu’il faut qu’il y ait un respect entre les deux sciences.
C’est très important de changer tout ça, tout d’abord depuis la façon occidental avec des lois. Puis par la transmission des savoirs ancestraux aux nouvelles générations. »
L’école de sages-femmes ancestrales
L’école de formation de sages-femmes ancestrales, « Unanchu Mamakuna« , se trouve près du centre ville de Cotacachi. Elle s’est inaugurée en 2021 soutenus par le Conseil de Santé Indigène Ancestral “Hampik Warmikuna” qui réunit 6 disciplines majeures composé par plus de 300 prestataires: yachak, sobadores, soñadores, yerbateras, diagnóstico cuy, parteras.
Martha me partage qu’elles ont structuré le programme d’étude au travers de nombreuses visites auprès des anciennes sages femmes des communautés: des temps d’échange, d’observation et d’exercices. Ces femmes forment actuellement une partie de l’équipe pédagogique de la formation, les élèves réalisent des stages chez elles.

Martha: « Au travers de cette école de sages-femmes, nous permettons ce tissage de transmission et de collaboration qui a rendu possible la formation de nombreuses générations. Pour moi, tout ça me donne l’espoir que notre métier va continuer à être exercé, qu’il ne va pas disparaître. La transmission de ces savoir c’est parfois perdus avec la disparition d’une grand-mère, d’une arrière grand-mère, mais voici donc l’utilité de cet espace pédagogique qu’on a créé. L’appel est tout d’abord fait aux jeunes des communautés, mais dans un second temps à toute personne volontaire souhaitant apprendre. J’ai beaucoup d’espoir en ces nouvelles générations. »
5 mai Journée international des sages-femmes
Je retrouve Martha et ses camarades le 5 mai pour célébrer le Jours International des Sages Femmes. Différentes personnes prennent la parole. En tribune sont assises une file de vieilles dames, se sont des sages femmes provenant de diverses communautés. Elles sont les professeurs de l’école et l’événement leur porte hommage. Une sage femme urbaine prend la parole : “ les sages femmes ancestrales sont pas reconnus, elles vivent humblement dans l’ombre. Cependant elle détient un savoir vital pour l’humanité et si on va pas à leur rencontre, un jour elles disparaîtront sans laisser trace”. Martha rappelle que leur savoir est une science et qu’elle est élémentaire pour la santé des communautés: “ nous sommes face à un système qui veut nous disparaître “. Elle nomme l’importance de leur apport dans cette discipline ou la violence gynéco-obstétrique est parfois normalisée. L’approche qu’elles proposent comprend une vision intégrale et très douce: “ Nous souhaitons accompagner avec soin et douceur la venue au monde des être humains de demains, cette relation est essentielle pour semer une humanité harmonieuse.”
La journée s’accompagne de différentes présentations et prises de paroles qui recueil le plus tendre de l’être.
Poème Mapu
Mains qui calment
Mains qui conjurent
Mains qui enlèvent le froid
Mains qui donnent des couleurs
Mains presentes
Mains qui chantent
Mains qui ouvrent le chemin
Mains de vie
Elles courent dans le mystère
Elles chantent la solitude
Elles déchiffrent l’eau
Elles soignent les peurs
Elles enlacent la détresse
Elles le donnent tout et parfois elles restent vides
Mais le vide devient le tout
L’infinis, le merci, le maintenant
Mains qui rient accompagnez
Mains qui soutient
Mains racines
Mains canaux
Mains qui sont une histoire
Mains qui reçoivent
Mains de sages-femmes
Elles portent la vie dans leurs mains
Elles savent regarder les douleurs
Elles nettoyant les chagrins dans leurs dos
Donne le massage à chaque respiration
Prie pour chaque seconde
Elles sont des grands-mères
Elles sont mes sœurs
Elles sont mes mères
Elles ont confiance en ma parole
Elles savent qu’elles sont écoutées
Elle regardent, se souvient, s’ouvrent
Elles pleurent, rient, ne se reposent pas
Elles m’amènent la vie
Elles dansent avec la mort
Elles me murmurent leurs charmes
Et m’emmènent à leurs ventres
Maria Paola de la Torre, sage-femme et thérapeute urbaine, Quito – Equateur.