Nous sommes dans la communauté de Camuendo au bord du lac Imbakucha, au pied de la montagne Imbabura. Tsaywa Samay Cañamar est une femme kichwa qui exerce le métier de psychologue, chercheuse en sciences sociale et elle écrit aussi de la poésie. Dans sa communauté, elle développe un espace jeunesse motivé par la transmission des savoirs culturels aux nouvelles générations. Revitaliser la langue kichwa et perpétuer l’univers conceptuel et sensoriel qu’elle abrite.
« Je demande la permission pour entrer, connecter mes désirs, mes mots, mes actes, avec ton rêve limpide. Rejoindre ton entre, doucement dans ton silence
Je voudrais parler de ton temps, retrouver la rive de tes lacs, commencer mon chemin au pied de tes montagnes, semer depuis le bord de ton champ, m’approcher à l’entrée de ta maison »
extrait de « Minkachiway – Rituel d’entrée » Samay Cañamar
Je découvre les poèmes de Samay par une amie qui m’offre son livre « Shunku-yay – Se regarder dans l’éternité du cœur » en 2020 à Montpellier. Nous sommes le 29 avril 2023, me voilà à Otavalo en chemin vers la communauté de Camuendo où habite Samay avec sa famille. La communauté kichwa à laquelle elle appartient est située dans une vallée entourée de montagnes dont le Apu Imbabura à 4600 m d’hauteur. Apu signifie “montagne, esprit de la nature”. Les couleurs sont intenses. Des champs de fleurs, de maïs, des forêts d’eucalyptus, des troupeaux de vaches et de moutons parsèment le paysage. Au centre, dans le creux de la vallée, le lac Imbakucha, majestueux.
Je descends du bus. J’aperçois Samay, elle porte la tenue traditionnelle kichwa du peuple Otavalo: les jupes “anaco”; la ceinture brodée “ chumbi “; la chemise en lin blanche avec des fleurs brodées “encaje”; et les bracelets, boucles et bagues. J’aperçois aussi la pointe de ces cheveux teints de couleur verte. On marche et elle me parle un peu d’elle.
@samay.canamar
Samay m’amène marcher aux alentours, nous saluons un oncle, une tante, une cousine… Je découvrirais plus tard que presque toute la communauté fait partie de la famille. Samay a grandi ici mais fait des aller-retours pour ces différents travaux hors de sa communauté.
Lorsqu’elle vient ici, elle reprend différents espaces qu’elle a construits avec le soutien de sa famille. Elle a installé un cabinet où elle accueille des patients de la communauté, principalement des femmes. Et adjacente à sa maison, elle a bâti un atelier de tissage traditionnel avec 3 métiers à tisser et divers ustensiles pour faire la laine. Elle propose une à deux fois par mois des ateliers pour les enfants et les jeunes où des adultes de la communauté qui connaissent le métiers viennent partager leurs savoirs. Lors de ces ateliers elle propose aussi de l’écriture et l’apprentissage du kichwa aux enfants et jeunes de son village car ils sont nombreux à l’oublier.
Et elle écrit aussi des poèmes en kichwa, sa langue maternelle.
Le langue et sa source de puissance
Samay me partage avec enthousiasme du kichwa: “ Il y aurait tant à explorer sur cette langue et son rapport à la pensée. Les mots contiennent des concepts comprenant un aspect informatif, sensitif, émotionnel. C’est une forme de pensée figurative, certains mots sont en spiral ou en cercle ”.
Sa mère a grandi ici. Elle parle principalement kichwa. Elle est agricultrice et cultive sans pesticides. S’est une femme d’une grande sagesse et très active. Samay l’aide pour les cueillettes, la préparation des grains et l’entretien des potagers. En marchant à ses côtés, sa mère désigne plusieurs plantes et indique leurs propriétés médicinales. Elle me dit: “ Il y a certaines plantes qu’on voit de moins en moins car les gens oublient leur propriétés, oublient de les nommer et donc elles disparaissent ”. Samay me dit: “ Ma mère fait parfois des combinaisons de mots kichwas qui créent un message tellement sage ! ”. Elle éprouve avec fascination l’ampleur et l’accès à une riche complexité que te donne cette langue. Samay l’utilise pour la plupart de ces travaux écrits, ceux de recherche en sciences sociales, ceux d’articles journalistiques, ceux de ces notes professionnelles d’analyse et ceux de ces poèmes.
L’écriture
La poésie qu’elle écrit est venue par plusieurs chemins.
D’une part, au travers du métier de psychologue comme façon de se soigner dans son propre processus. Elle me confie qu’au début ces textes étaient des expressions intimes qui émergeaient sans chercher à être partagés. Puis un jour des amis en ont lus certains et les ont appelés poèmes.
Et d’autre part, les expériences militantes lui ont forgé une plume souhaitant écrire pour réveiller les consciences et amener le débat sur des thématiques de genre, d’environnement, d’Histoire…
Cette militance semble dialoguer avec deux fronts.
D’un côté, l’oubli de la langue dans les communautés, comme réponse aux violences Historiques subies. Samay poursuit: “ Dans les communautés il y a un certain endoracisme envers l’identité kichwa et par conséquent envers la langue. Enfant, quand je parlais kichwa, j’entendais qu’on me disait : Ah! tu parle la langue du rien ! Je demandais à ma mère pourquoi ils disaient ça ?! Elle me répondait, c’est pas la langue de rien c’est la langue kichwa Runa Shimi ”.
Samay dit qu’il faut remotiver l’auto estime de l’identité kichwa. Car, il faut le dire, les communautés des peuples et nations originaires ont été colonisées et leur culture a été interdite ou très fortement censurée durant de nombreuses années.
Alors, il y a cette blessure héritée un peu partout en Amérique. Les personnes appartenant à une communauté indigène, pour se sentir en sécurité et pour éviter des traitements racistes, se défont de leur identité: oublient la langue, renient les coutumes, les habits traditionnels…
S’est en partie dans cet espace collectif et sensible, que agissent les textes de Samay. Ils viennent recueillir cette blessure. Ils la bercent, la nettoient, l’enveloppe avec une substance nourricière et archaïque abritée dans ces mots kichwas emplis de vivant.
Camuendo, S.Cañamar
Un processus collectif.
Samay publie son premier recueil de poésie en 2021, «Shunku-yay – Se regarder dans l’éternité du cœur ». Puis, un second ouvrage en 2023, « Kawsarina ». Et finalement “Yani – Ressentir” en 2025. A cela s’ajoutent plus de 30 articles pour le journal El Universo et divers travaux de recherches en sciences sociales.
« L’œuvre n’est pas seulement un hommage à la force des femmes kichwas et à leur labeur dans le prendre soin. S’est aussi une dénonciation des violence de genre qui marquent leurs vies. En son essence, Shunku-yay est une investigation autour du « huyarina – l’amour propre » comme acte nécessaire de réunion avec soi même ». S.Cañamar
« Kawsarina signifie “revivre” et s’est un voyage poétique qui sauvegarde la mémoire et la musique ancestral au travers de l’histoire de Alberto Morales, un des derniers flutistes de la communauté de Camuendo-Otavalo, dans le nord de l’Equateur. » Samay Cañamar
« Yani est un manifeste et une réflexion envers l’identité, le fait d’être des femmes indigènes racialisées, la migration campagne-ville et les tensions qu’engendrent être une communauté kichwa. Ecrit en kichwa et castellan par Samay Cañamar et intervenu visuellement par l’artiste maya kaqchiquel Marilyn Boror Bor. » Samay Cañamar
Ces textes en kichwa sont toujours accompagnés d’une version en castellan ou vice versa. Le contenu de ce qu’elle partage résonne différemment selon si l’interlocuteur appartient à une communauté indigène ou pas, selon si il parle le kichwa ou pas.
Et pour tous ces processus de création, elle les conçoit en collectif. Elle me dira: “La connaissance est collective, je ne suis pas l’autrice”. Les textes audios de son premier ouvrage sont lus par diverses femmes de son entourage. Dans le second, les histoires et la musique de certains habitants de la communauté ont été déterminantes.
Samay me dit: “Certaines personnes âgées pensent qu’elles ne savent pas parler le bon kichwa, car les kichwas enseignés en ville contiennent des mots de la société actuelle comme télévisionpar exemple ”. Elle me dit qu’il y a ce fardeau de “je ne sais rien” mais que le kichwa qu’ils parlent est d’autant plus riche en concepts et que chaque communauté développe des variations de mots et accents. Alors les différents projets qu’elle développe mettent en valeur ces connaissances locales collectives. Afin de faire face à cette difficulté, afin de renouer un tissage fertile où puissent se perpétuer les savoirs ancestraux. Elle œuvre pour la revitalisation de la langue et de l’identité.
Le changement
Et l’autre front avec lequel elle dialogue est celui de l’évolution des mœurs au sein des communautés kichwas autour des thématiques de genre, d’écologie, d’éducation, etc.
Comme dans tout groupe social, elle se confronte à des violences, des incohérences qu’il faut amener à voir, à nommer et à changer. Cela demande d’être créatif et subtil, car si on est trop brusque ou formel le résultat est nul…
Samay milite dans le collectif Las runas feministas, , composé par diverses femmes kichwas. Elles mènent différentes actions pour susciter une réflexion, un débat sur le genre dans les communautés: répertoire de chants traditionnels revisités; podcast à destination des radios communautaires pour informer sur l’avortement; ateliers de sexologie…
Samay me partage que durant sa période de formation en psychologie, et au cours des cheminements de la vie, elle s’est impliqué auprès de divers espaces féministes et auprès de mouvements autour du droit des femmes. Ce qui lui a permis de se positionner du côté des femmes et de travailler depuis l’engagement face aux violences de genre. Lorsqu’elle est retournée à Camuendo, elle a cherché la forme que pouvait prendre sa militance dans ce contexte.
Ce poème leur est dédié : « Pay warmikunamantami shamuni » :
“…De ces femmes je proviens
Je suis toutes en une
Racine et étoile en ce grand ciel infini…”
Un court-métrage d’après le poème « Warmikunamantami shamuni- De ces femmes je proviens« a été réalisé par Samay Cañamar et produit par Miguel Imbaquingo en 2021
« Une dénonciation des formes de violence que reçoivent la mère terre, les corps féminins et féminisés. Sa relate les savoirs ancestraux mettant en lumière les énergies andines au-delà des binarismes et de l’office des femmes de peuples et nationalités originaires. » Samay Cañamar
Samay tisse des ponts et partage avec délicatesse et intensité des mots abritant un monde qu’elle souhaite préserver tout en y intégrant du changement.
Je suis énergie. Je suis flux et reflux. Je suis force et “tinkuy”. Énergie qui renaît, Puissance qui se confronte, qui explose et se renouvelle.
Je suis la spiral du passé et de ce qui viendra enveloppé par des vibrations insurgées.
Je suis le nectar sacré du vent qui nourrit ton “samay”, qui permet aux bruits de faire de douces mélodies: un “taki sami” qui peu à peu touche les mémoires de mon univers.
Je suis la beauté de mes sources d’eaux, le calme de me montagnes, le tourbillon de mes terres crépus, la souplesse de mes vols, la vigne de mes silences clairs.
Hatun sumak ushay kani pachawan awarishka muyuni, muyumuni.
« Samaymi kani – Énergie je suis » Samay Cañamar
Illustration de Manai Kowii_ »Mujer enredada entre fajas ».