Equateur _ Réveille ton ADN Sonore !

Article : Equateur _ Réveille ton ADN Sonore !
Crédit: Taller la Bola
6 octobre 2025

Equateur _ Réveille ton ADN Sonore !

Nous sommes à Quito avec la Fondation Taller La Bola en mai 2023. Depuis plus de 20 ans, la famille de musiciens Oquendo Pozo mène un travail de diffusion, de recherche, de création et de décentralisation des sonorités précolombiennes. Ils sont gardiens de pièces patrimoniales datant de 500 à 2500 ans d’antiquité. Leur devise, “réveille ton ADN sonore !” invite à tisser un pont vers le passé pour l’amener à notre présent, tel un patrimoine vivant.

La Fondation Taller La Bola

Je rencontre Nicolas Oquendo à l’atelier. Nous sommes dans le quartier de Chimbacaye à Quito. Dans les locaux il y a plein de livres, de masques suspendus appartenant à des festivités de la région, de posters d’événements de la Fondation organisés au fil des années. Puis, une table où sont exposées les pièces précolombiennes  avec un espace d’offrande.

L’atelier est fondé en 1991 par Luis Oquendo et Ximena Pozo. Il s’agit à l’origine d’un espace culturel pédagogique qui utilise la médiation des arts de façon plurielle pour insuffler le développement de la créativité. Ce n’est que plus tard que l’atelier se spécialise dans l’étude et l’interprétation d’instruments de musique précolombiens. 

Pièces de la culture Bahía. Crédits: Taller la Bola

Luis, alias Lucho Oquendo était restaurateur de pièces en métaux anciens des cultures précolombiennes. Il a restauré “El sol de Oro – Le soleil d’or, fameux masque de la culture Tolita. C’est lors d’un travail effectué au sein d’un centre de conservation que Lucho rencontre les sonorités de ces instruments et connecte de façon viscérale avec ces êtres ancestraux. “Mon père disait qu’ils réveillent notre ADN sonore”, me partage Nicolas Oquendo. Dès lors Lucho enseigne à ces 3 enfants, Nicolas, Miguel et Ada,  l’interprétation de ses instruments jusqu’à consolider le projet artistique et pédagogique qui caractérise le Taller à ce jour.

La famille Oquendo Pozo se procure au fil du temps diverses pièces datant d’entre 500 à 2500 ans d’antiquité. Celles-ci constituent leur collection privée. Ils sont les gardiens de ces pièces qui restent un bien national. Celles-ci sont considérées de façon animiste, elles sont vivantes ! Elles font partie de la famille Oquendo et portent parfois des prénoms, tels que la Tere, pièce de la culture Bahía datant de 2500 d’antiquité. 

“La Tere” (Instrument multi phonique de la culture Bahía – 2500 ans d’antiquité). Photo: Camila Encalada, 2019, Lago Titicaca-Bolivia.

Dans les années 80-90 l’Equateur est propulsé dans une vague de projets d’extractions minières qui remuent les sols des différentes régions du pays. Les pièces précolombiennes sortent à flot et sont vendues de façon incontrôlée sur le marché international. L’élan de Lucho est alors de réunir celles qu’il arrive à préserver de cette expatriation. Qu’elles restent dans le pays, qu’on puisse les étudier et les réintroduire à la culture nationale. 

Ada, Lucho, Nicolas et Miguel lors de la présentation “Hitos” du Taller La Bola en 2007. Photo: Patricio Estévez.

Lucho était restaurateur et musicien, il tisse une façon originale d’étudier ces instruments. Celle-ci est perpétuée par ces enfants qui poursuivent ce travail sur ces traces. En 2024 le Taller la Bola devient une Fondation.

Taller la Bola en Bolivie, Salar de Uyuni. Crédits: Taller la Bola.

Ada la plus jeune est chanteuse, instrumentiste, chercheuse et chargée de communication; Miguel est instrumentiste, graphiste, chercheur et pédagogue; Nicolas l’aîné est instrumentiste, chercheur, pédagogue, enseignant et représentant de la Fondation. Germán Mora, membre du projet depuis plus de dix ans, est bassiste, compositeur et coordinateur culturel.

En 2024, l’équipe est rejointe par Mayca Moreta qui coordonne la promotion du projet. Ximena Pozo, leur mère, est co-fondatrice et accompagne de façon administrative le projet. Sur le plan culturel, le Taller collabore avec plusieurs artistes de façon régulière: Leonardo Santillán, Maestra Rosa Mosquera, Mauricio Proaño, entre autres. Sur le plan scientifique, le Taller compte sur un réseau d’archéologues, musicologues et chercheurs.

Le Patrimoine Sonore

Le Taller La Bola travaille autour de la recherche du patrimoine sonore. L’atelier détient plus de 100 pièces précolombiennes authentiques appartenant à diverses cultures du territoire. Ils classifient l’origine, les formes et les sonorités de ses pièces. Par exemple, ils étudient le phénomène acoustique du battement “batimiento”, qui se produit lorsque deux sons de fréquences proches s’interposent et créent alors une troisième note.

Analyse de spectre de fréquences. Flute multi phonique Bahía OQ-001 “La Tere”. Source: Archives Fundation Taller La Bola.

Ils étudient également les interrelations entre des pièces d’une même culture. Un exemple est celui de ces deux sifflets anthropomorphes de la culture Jama Coaque (350  av. è. c. et 1532 ap. è. c.) qui ont une forme identique mais une taille différente. Acoustiquement, ils émettent le même ton mais à une octave de différence (un aiguë et l’autre grave). Ce qui révèle de fait une connexion de par leur aspect esthétique et sonore. 

Sifflets anthropomorphes de la culture Jama Coaque. Photo: Luis Oquendo.

Ancestralement ces instruments de musiques avaient une fonction au-delà de l’aspect musical qui est propre à la philosophie holistique des peuples andins. “On peut parler de technologies de communications ancestrales avec des sphères divines”, me dit Nicolas. L’usage précis est incertain mais de par la forme et l’étude des contextes territoriaux, il est possible d’émettre des hypothèses de liens avec certains cultes et rites de la vie quotidienne. Certains ont la forme d’un puma, d’autres représentent une tête de mort, un oiseux, une femme enceinte… Il y a les sifflets, les ocarinas, les flûtes, les pierres lithophones… 

En 2024, la fondation publie Memoria y Sonido, un ouvrage composé par deux parties. La première comprend l’histoire du Taller La Bola et l’analyse de 7 pièces précolombiennes dans leurs contextes socio-culturels. La deuxième partie présente une méthode d’interprétation actuelle spécialisée dans les instruments de musique précolombiens développée au travers de 15 ans de recherche-action. Le livre est téléchargeable sur leur site !

Page de couverture du livre Memoria y Sonido, 2024. Crédits: TLB

Audience Urabine

Le projet artistique explore le concept d’archéologie contemporaine, il n’interprète pas des partitions ancestrales mais propose des compositions propres inspirées par leurs parcours de musiciens et artistes: “ notre public ne s’est pas toujours intéressé à notre démarche par l’aspect archéologique, la proposition musicale est une porte d’entrée différente qui permet d’entamer à posteriori un échange autour de l’aspect historique”, me partage Nicolas. Et il ajoute,“ nous avons aussi fait des transgressions tout en respectant l’essence des pièces, en combinant notre projet sonore avec des styles musicaux comme le métal ou le rap..”.

Nicolás, Miguel y Ada Oquendo Pozo, et Germán Mora. Théâtre San Luis. Fortaleza – Brésil 2023. Photo: Gisa Menezes.

De la rencontre entre tradition et contemporanéité est né un style que la fondation a nommé « Audaz Urbano », Audace urbaine. Ce genre définit de manière catégorique le Taller La Bola. Leur démarche créative ne consiste pas à reproduire la musique préhispanique, mais bien à créer une musique actuelle aux sonorités précolombiennes. La proposition encourage l’usage et la réinterprétation de sonorités millénaires dans un contexte artistique contemporain.

“Relatos de Cecilia”, Récits de Cecilia, est un projet porté par le Taller la Bola en 2021 en collaboration avec des institutions afro-équatoriennes. S’associent de sonorités précolombiennes originales et de sonorités traditionnelles afro-équatoriennes. Le thème abordé est celui des violence de genre, des problèmes économiques, éducatifs, de santé publique et de droits humain que diverses populations rencontrent dans le pays et dans le monde.

La musique de l’ensemble Taller La Bola propose l’interprétation d’instruments préhispaniques originaux, associés à d’autres provenant de diverses ethnies équatoriennes ainsi qu’à des instruments d’usage actuel. 

Reproduire un paysage sonore du passé dans l’actualité, réinventer une façon de cohabiter avec l’essence spirituelle qu'abrite ces instruments, réintroduire l’usage de ces instruments dans la musique actuelle. Voici quelques fils de l’ouvrage que mène le Taller La Bola.

Divulgation et pédagogie

En plus du projet musical, le Taller la Bola propose également des ateliers pédagogiques et des rencontres académiques de diffusion et de socialisation de la recherche. Ces espaces   permettent de promouvoir l’approche des sciences et des technologies appliquées à la construction d’instruments musicaux et à leur organologie dans l’actuel territoire équatorien.

Atelier Santiago du Chili, octobre 2024. Photo: Miguel Oquendo.

Lors des ateliers, les participants fabriquent un instrument basé sur des pièce originales de la collection du Taller la Bola. Ils apprennent à l’interpréter et peuvent s’exercer par la suite à l’aide de la méthodologie proposée sur leur site.

Composition Participantes, réalisée par Miguel Oquendo.

Leur démarche tend à aller vers un grand nombre de publics (scolaires, migrants, LGBTQIA+, etc). Il s’agit de sortir ces sons, ces instruments, des espaces usuels d’exposition. D’amener, par le biais de la musique et de l’espace pédagogique, le public à découvrir et échanger sur les questions de patrimoine sonore et d’Histoire. 

Un autre support pédagogique développé par la fondation est la chaîne de communication tenue par Ada Oquendo Pozo. Depuis 2023, elle produit des courtes vidéos sur divers sujets du monde précolombien: symboles, festivités, légendes, masques, etc. Celles-ci  permettent d’introduire des sujets parfois très académiques ou rares et de susciter la curiosité du public afin de nourrir le débat sur les questions de mémoire et de patrimoine.

Le tissage d’un réseau

Le Taller la Bola cherche à tisser un réseau national et international autour de cette question de patrimoine sonore,de recherche et d’actualisation de ces usages. 

Au niveau national, le Taller cherche toujours à découvrir ce qui se passe musicalement dans leurs territoires. “Il faut aller à la rencontre des cultures encore existantes et apprendre d’elles ” me dit Nicola. Pour comprendre l’héritage et le réintroduire il faut suivre ces traces dans les lieux concernés. A cela s’ajoute une collaboration étroite avec des spécialistes du domaine.

Chaîne du Musée Chilien d’Art Précolombien réalisée par Caludio Mercado et José Perez de Arce.

Au niveau national et international, des musées et de collections privées leur ouvrent leurs portes pour l’étude et l’interprétation de certaines pièces. Leur approche de recherche par l’interprétation est peu usuelle et permet aux détenteurs des biens d’entendre des sons jamais écoutés. Le Taller la Bola a été invité en Bolivie, au Bresile, au Mexique, en Colombie, au Chili pour collaborer avec des musées, des chercheurs, des artistes, des communautés locales. Ils y partagent leurs recherches et outils pédagogiques.

Affiche Projet Mexique 2023.
Affiche Projet Brésil 2023.
Affiche Projet Bolivie 2020.

La musique peut nous consolider comme société car elle permet de nous connecter spirituellement”, me dit Nicolas. L’Histoire des peuples du continent les relient depuis des temps ancestraux. La diversité des cultures trouve des points de jonctions en commun qui permettent de penser les territoires au-delà des frontières actuelles. L’espace spirituel qu’évoque Nicolas va dans se sens, réunir la fraternité des peuples, se sentir identifiés par des sons qui réveillent un ADN sonore commun. Ceci est un des front que mène le Taller La Bola. Leur labeur est généreuse et cherche le partage. N’hésitez pas à les contacter.

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